Gaspillage numérique

Lorsque j’essaye d’aller au plus profond de cette question de la sobriété s’éveille en moi la sensation que semblent avoir eu les être premiers, qui proclamaient que rien ne leur appartenait. Que dire de ces peuples qui, malgré l’abondance, restent modérés ? Le peuple sioux, que j’affectionne particulièrement sans savoir vraiment pourquoi, lors des grandes chasses de buffles abondants, ou même surabondants, n’en prélevait que le nombre qui leur permettait de vivre. Rien des animaux sacrifiés ne doit être dilapidé, tout gaspillage étant prohibé par la morale sacrée, en tant qu’offense à la nature et aux principes qui l’animent. Et la gratitude à l’égard de la prodigalité de la terre allait de soi. Cette sobriété dans l’abondance est une leçon de noblesse.

Vers la sobriété heureuse, Pierre Rabhi

Nous sommes à une ère de l’abondance, ou même de la surabondance numérique. On peut stocker des terra-octets de données dans sa poche, on peut streamer des megabits avec son téléphone, on peut faire tourner 8 processeurs sur ses genoux. Quelle leçon de noblesse en tirer ? J’avais écrit un édito dans le magazine Fait main il y a 6 mois mais je pense qu’il faut aller plus loin.

Des photos de vacances non triées aux mails archivés ad vitam aeternam, des films collectionnés aux bibliothèques musicales dont la qualité est devenue obsolète, des livres téléchargés mais jamais ouverts aux projets inachevés, nous disposons tous de poussières numériques plus ou moins évidentes.

À l’heure où le stockage de données domestiques se compte en téra-octets, on pourrait trouver saugrenue l’idée de limiter son impact en terme de stockage numérique. Et pourtant. Songez un instant à cette masse de données accumulées, à ce grenier numérique qui encombre votre disque dur de ses données antédiluviennes, et ces sauvegardes sur d’autres supports, et ces sauvegardes distantes, et ces sauvegardes incrémentales. Autant de duplications et de transferts qui ont un coût écologique non négligeable.

[…]

Pour venir à bout de cette poussière qui s’accumule, il faut se prêter à deux exercices : un ménage régulier et une hygiène de vie numérique.

Le coût écologique de vos données

Je ne comprends pas qu’une sauvegarde distante doive traverser l’atlantique. Je m’extasiais de l’utilisation du P2P pour faire des sauvegardes croisées il y a 7 ans (!) et rien de nouveau depuis alors que cela semble relativement simple. Quelle part de solidarité numérique pourrait être associée à ces sauvegardes si l’on revient à des échanges d’espace disque locaux ?

Je ne comprends pas qu’il faille une dizaine de serveurs pour faire tourner un simple site. Testing, staging, intégration, QA, pré-prod, statistiques, monitoring, mailing, asynchrone, etc. Chacune de mes pull-requests et la cascade d’actions qu’elle entraîne consomme certainement plus que l’énergie qui m’a permis d’avoir produit la modification de code.

Je ne comprends pas que l’on puisse mettre en production des sites à fort traffic sans tests de consommation côté client. Le site data.gouv.fr est un (mauvais) exemple symptomatique des dommages que cela peut causer, quelle est la facture à l’échelle de la France ? Combien de designers en ont conscience lorsqu’ils ajoutent des parallaxes et autres transformations CSS ?

Je ne comprends pas cet engouement pour le streaming de données récurrentes. À partir de combien d’écoutes est-ce qu’un même morceau consomme plus en streaming qu’en stockage ? Et si une partie de ces sauvegardes croisées n’était pas chiffrée ?

Je ne comprends pas que l’on fasse l’apologie de l’illimité dans un monde fini. Forfaits illimités, stockage illimité, quelles habitudes de consommation est-ce que l’on essaye de nous inculquer à travers le numérique ?

Je ne comprends pas. Mais je m’interroge. Ce n’est pas une ère d’abondance mais de gaspillage numérique dont nous faisons partie. Et cela ne fait que commencer…

Discussion suite à l’article :

Bonjour,

David, tu dis « Je ne comprends pas qu’une sauvegarde distante doive traverser l’atlantique. (...) Quelle part de solidarité numérique pourrait être associée à ces sauvegardes si l’on revient à des échanges d’espace disque locaux ? »

J’ai rencontré deux personnes qui, bien que vivant sur deux continents distincts, ont une même préoccupation de leurs données par rapport à un risque naturel.

À Los Angeles, j’ai rencontré un photographe qui craint qu’un grand tremblement de terre (et/ou les incendies qui en découleraient) détruise(nt) tout, y compris son travail photographique numérique.

À Taipei, j’ai rencontré un informaticien qui, pour les mêmes raisons (Taiwan est sur une faille sismique) souhaite installer une solution de sauvegarde en Europe.

Dans les deux cas, les solutions techniques envisagées sont lourdes et complexes à mettre en place, mais dans les deux cas, une sauvegarde chez un voisin ne servirait à rien en cas de tremblement de terre, de typhon ou d’incendie.

Plus loin, tu dis « Je ne comprends pas qu’il faille une dizaine de serveurs pour faire tourner un simple site. Testing, staging, intégration, QA, pré-prod, statistiques, monitoring, mailing, asynchrone, etc. Chacune de mes pull-requests et la cascade d’actions qu’elle entraîne consomme certainement plus que l’énergie qui m’a permis d’avoir produit la modification de code. »

De quel « simple site » parles-tu ? As-tu besoin de toutes ces étapes pour ton site personnel ? Probablement pas. A-t-on besoin de toutes ces étapes pour le tristement célèbre site d’Obamacare ? Vu la catastrophe que ça a été (et que c’est encore aujourd’hui), un ou deux serveurs de QA et/ou de pré-prod supplémentaires n’auraient peut-être pas fait de mal ;)

Enfin, tu dis « Je ne comprends pas cet engouement pour le streaming de données récurrentes. » Moi non plus, mais pour des raisons beaucoup plus terre à terre : je n’ai jamais pu utiliser un service de streaming correctement, et chaque vidéo ou chaque morceau que j’écoute en streaming finit irrémédiablement par planter, donc je n’écoute que la musique que j’ai en local, et je télécharge toutes les vidéos que je veux regarder.

Bonne tergiversation !

Pierre Equoy, le 2014-01-05 à 16:20

J’ai rencontré deux personnes qui, bien que vivant sur deux continents distincts, ont une même préoccupation de leurs données par rapport à un risque naturel.

La différence est peut-être la notion de choix. Avoir le choix de faire un backup sur un continent différent pour raisons de robustesse ou avoir le choix de faire juste un backup local.

Dans les solutions commerciales qui sont proposées telles que Google, iCloud (Apple), AWS, etc. il serait tellement plus confortable de pouvoir choisir de backuper sur le disque/point d’accès de son choix. TimeMachine (Apple) pourrait aussi permettre de monter un disque distant. Je me demande d’ailleurs si c’est presque possible par proxy ou tunnel en plaçant virtuellement le disque distant sur le réseau ZeroConf.

Karl Dubost, le 2014-01-06 à 03:32

Je me demande d’ailleurs si c’est presque possible par proxy ou tunnel en plaçant virtuellement le disque distant sur le réseau ZeroConf.

Il me semble qu’il y a un projet kickstarter dont le but était de proposer un produit qui se configurait tout seul, se connectait au réseau local, qui se débrouillait pour être accessible depuis le Web, et qui servait (en gros) de NAS.

Le gros problème dans toutes ces ébauches techniques, ce sont les points de connexion entre le local et le reste : configurer un routeur reste une des tâches les plus ingrates qui soient (les routeurs fournis par les marchands d’Internet à Taiwan sont une insulte à l’humanité).

Pierre Equoy, le 2014-01-06 à 03:47

Cet article a été mentionné dans : http://www.quaternum.net/2014/01/05/un-serveur-a-la-maison/.

Webmention, le 2014-01-11 à 11:57