Diète d’information

Karl m’a récemment transmis un lien vers une vidéo de Gilles Deleuze au départ au sujet de la créativité (première partie de la vidéo) mais dont la seconde se révèle être tout aussi intéressante, si ce n’est plus :

Une information c’est un ensemble de mots d’ordres. Quand on vous informe, on vous dit ce que vous êtes sensés devoir croire. En d’autres termes, informer c’est faire circuler un mot d’ordre. Les déclarations de police sont dites à juste titre des « communiqués ». On nous communique de l’information, c’est-à-dire on nous dit ce que nous sommes sensés être en état de ou devoir croire, ce que nous sommes tenus de croire. Ou même pas de croire mais de faire comme si l’on croyait. On nous demande pas de croire, on nous demande de nous comporter comme si nous le croyons. […] L’information c’est exactement le système du contrôle. […] Les sociétés de contrôle ne passeront plus par des milieux d’enfermement [vs. sociétés de discipline]. […] La contre-information n’est effective que lorsqu’elle devient un acte de résistance.

Gilles Deleuze, Qu’est-ce que l’acte de création ?

Je vous invite à visionner l’intégralité de la vidéo ou l’une de ses transcriptions.

Les propos de Gilles Deleuze prennent une résonance particulière pour moi car ils corroborent mon analyse des effets de ma diète d’information au cours de ces derniers mois. En arrivant au Japon, s’est posée la question de savoir s’il était pertinent de garder un œil sur ce qu’il se passait en France et je m’étais abonné à Mediapart dans cette optique. Je me suis rapidement senti étranger à toute cette information, d’une part en raison de la distance physique, mais surtout par la futilité et/ou la distance en termes d’intérêts qui émanait de cette actualité pessimiste et anxiogène.

De retour après quelques mois, j’ai confirmé mon choix de ne plus être abreuvé d’information en donnant ma télévision, en n’écoutant pas la radio et en ne m’abonnant à aucun journaux. C’est un réel soulagement. Je ne consulte que la revue délivrée par la mairie pour connaître les actualités locales une fois par mois et je suis parfois informé de ce qu’il se passe à une autre échelle par des proches ou Twitter (ce qui transforme cette information en opinion discutable). Mon empathie est redevenue locale. Elle n’a plus besoin d’être sollicitée incessamment et inutilement pour des situations sur lesquelles je n’ai aucun pouvoir, ni parfois aucune motivation.

J’ai également repris le contrôle de mon attention, celui dont cette société a tant besoin.

Discussion suite à l’article :

Et que fais-tu de tes flux RSS et de tes suivis Twitter : tu réduis leur nombre à 150 également ?

Tout ça ramène à la concentration : je m’intéresse à quoi, je fais quoi et comment ça se mesure. J’ai convaincu davantage de monde de mieux manger et de s’alimenter local en les invitant chez moi et en répondant à leurs questions quant à mes fournisseurs de ses produits aussi savoureux.

Finalement, en faisant ta valise pour le Japon, tu avais déjà commencé à éliminer tout ce qui t’était confortable mais pas indispensable pour vivre au quotidien.

Oncle Tom, le 2013-03-04 à 23:46

Je reprends ici ma première tentative de réponse sur le réseau de l’oiseau qui sifflote. Je disais donc que j’ai eu le même genre de réaction ces derniers temps face à ces informations systématiquement anxiogènes, répétitives et superficielles. Sans parler du manque de recul sur les sujets présentés et des prises de position contestables des "journalistes" (oui, c’est entre guillemets).

Par contre, nous gardons notre téléviseur. Je l’utilise le plus souvent pour regarder des films ou des séries. Idem concernant la radio, que l’on écoute essentiellement le week-end pour quelques émissions que l’on adore. L’avantage de la radio publique suisse est qu’elle diffusée sans publicité, toute la journée ! Mais l’omniprésence de la publicité est un autre débat... Bref, nous avons décidé de ne regarder le Journal Télévisé (JT) qu’essentiellement et de temps à autre via la Télévision Suisse Romande (TSR) et de manière sporadique sur les chaînes publiques françaises.

Un autre sujet qui me semble aussi effarant est la fréquence de lecture de la presse "gratuite" qui, si elle a ses avantages, a aussi l’inconvénient de véhiculer, à mon sens, une information jetable, dénuée de toute profondeur. Ce qui m’inquiète est à la fois sa présence ancrée - la plupart des pendulaires que je vois dans le train n’ont quasiment qu’elle entre les mains, mais aussi la sensation qu’il s’agit d’un nivellement vers le bas quant au niveau rédactionnel.

Je dis cela, mais d’un autre côté, je ne pense pas avoir (encore) repris le contrôle de mon attention, car je reste accroché à Twitter et autres flux RSS qui m’inonde d’informations plus ou moins pertinentes. J’ai du ménage à faire en ce sens. Au final, ça reste un début me concernant, et je suis preneur de tes retours sur le long terme.

Sébastien Fievet, le 2013-03-05 à 21:26

Et que fais-tu de tes flux RSS et de tes suivis Twitter : tu réduis leur nombre à 150 également ?

Je suis en dessous des 100 dans les 2 cas et ça me convient très bien pour l’instant.

Finalement, en faisant ta valise pour le Japon, tu avais déjà commencé à éliminer tout ce qui t’était confortable mais pas indispensable pour vivre au quotidien.

C’est certain, ça m’a beaucoup aidé à faire un premier tri puis à consommer de manière différente en considérant la contrainte d’encombrement (et de retour) une fois là-bas. Le fait d’avoir le sentiment de vivre dans un grand supermarché permet de prendre beaucoup de recul aussi.

Un autre sujet qui me semble aussi effarant est la fréquence de lecture de la presse "gratuite" qui, si elle a ses avantages, a aussi l’inconvénient de véhiculer, à mon sens, une information jetable, dénuée de toute profondeur. Ce qui m’inquiète est à la fois sa présence ancrée - la plupart des pendulaires que je vois dans le train n’ont quasiment qu’elle entre les mains, mais aussi la sensation qu’il s’agit d’un nivellement vers le bas quant au niveau rédactionnel.

Cela me préoccupait au début mais finalement la presse papier traditionnelle est bien trop liée à des intérêts politico-économiques pour avoir la pertinence que l’on attend d’elle donc je ne sais pas si c’est beaucoup mieux… Le côté « je lis ce que l’on me donne sans réfléchir » est assez troublant par contre en terme de propagande.

David Larlet, le 2013-03-05 à 22:48

la presse papier traditionnelle est bien trop liée à des intérêts politico-économiques pour avoir la pertinence que l’on attend d’elle

s/politico-//

Si seulement la presse avait un agenda politique seulement. :) Je préfèrerai lire une presse clairement politiquement biaisée pour un choix de société et décrypté l’information avec cette grille que celle du consensus mou de l’argent, qui avale tout sur son passage.

Karl Dubost, le 2013-03-05 à 23:37

Si seulement la presse avait un agenda politique seulement. :)

Je ne suis pas sûr que l’argent soit le seul moteur de la presse (ou plutôt des media), il est question également de pouvoir et d’influence. J’évoquais la Politique au sens de Politikè et non de Politeia.

David Larlet, le 2013-03-06 à 09:45

Je ne suis pas sûr que l’argent soit le seul moteur de la presse (ou plutôt des media)

Je ne pense pas non plus dans ce sens là, comme une volonté propre du milieu. Ce que j’entendais par motivation par l’argent est les groupes qui sont derrière.

il est question également de pouvoir et d’influence. J’évoquais la Politique au sens de Politikè et non de Politeia.

Oui. Et c’est bien l’enjeu car si nous réfléchissons à la finalité de ce jeu de pouvoir, nous revenons à la case départ de la motivation. Dans le livre sur le mouvement situationniste, lu récemment, l’auteur remarque que ce que les situationnistes n’avaient pas prévu, c’est que leurs idées de détournement, de remise en cause du système, etc, seraient adoptées le plus complètement par le capitalisme (par la voie du marketing, de la publicité et même de changements de société). Pour une raison très simple, c’est que la volonté du capitalisme est de grossir son emprise économique et que toutes les méthodes sont bonne pour y arriver, même si c’est de vendre l’idée d’une révolution sociale.

Karl Dubost, le 2013-03-06 à 13:00