Baptême numérique

L’apprentissage commence très tôt, dès la première enfance. Volontairement ou pas, les siens le modèlent, le façonnent, lui inculquent des croyances familiales, des rites, des attitudes, des conventions, la langue maternelle bien sûr, et puis des frayeurs, des aspirations, des préjugés, des rancœurs, ainsi que divers sentiments d’appartenance comme de non-appartenance.

Et très tôt aussi, à la maison comme à l’école ou dans la rue voisine, surviennent les premières égratignures. Les autres lui font sentir, par leurs paroles, par leurs regards, qu’il est pauvre, ou boiteux, ou petit de taille, ou « haut-sur-pattes », ou basané, ou trop blond, ou circoncis, ou non circoncis, ou orphelin — ces innombrables différences, minimes ou majeures, qui tracent les contours de chaque personnalité, forgent les comportements, les opinions, les craintes, les ambitions, qui souvent s’avèrent éminemment formatrices mais qui parfois blessent pour toujours.

Les identités meurtrières, Amin Maalouf

Comment gérer l’identité numérique de son enfant ? Quelles protections mettre en place pour qu’il puisse jouir de son image le moment venu ? Quelle part d’intimité numérique lui préserver ?

Je me pose ces questions alors qu’il semble de plus en plus habituel de live-tweeter son accouchement ou de poster sur Facebook les premières mensurations. Je me pose ces questions alors qu’il n’y a plus suffisamment de respect au sein même de la famille pour ne pas diffuser des photos numériques car cela est devenu monnaie courante. Et je ne trouve de réponses que dans l’approche de certaines églises chrétiennes de procéder à un baptême puis à une confirmation lorsque l’enfant est en âge de faire ce choix. Je suis ouvert à toute autre piste non religieuse.

La réponse est peut-être démesurée mais la dérive actuelle me semble malsaine pour la construction de l’identité de mon fils, à peine né le voilà soumis au regard du global, de l’archivable et du traçable. Certaines expériences doivent rester à l’échelle des proches pour créer un univers « familial », qu’est-ce qu’un proche si ce n’est quelqu’un avec qui on a partagé des choses ? En rendant publics ces moments on détruit ces relations fortes, ce vécu commun, cette culture. On détruit une part de ce qu’il est et de ce qu’il deviendra en accélérant une rencontre.

J’ai envie que mon fils soit libre de choisir son appartenance à des communautés. Et qu’il interagisse avec elles de son propre gré. En étant accompagné s’il le souhaite. En faisant ses propres expériences aussi. J’ai envie qu’il puisse prendre le temps de découvrir ce nouveau lieu lorsqu’il se sentira prêt.

Discussion suite à l’article :

Ayant plus ou moins la même réflexion, nous avons fait le choix d’un blog auto-hébergé, en demandant aux robots de ne pas passer, via un robots.txt contenant "Disallow: /" et nous avons diffuser l’url qu’aux proches. Le but étant de simplifier l’usage pour nos proches. Si jamais nous avons de plus, nous mettrons un login / mot de passe.

On se pose maintenant la question de quand arrêter le blog, en se disant qu’il s’arrêtera tout seul quand nous ne prendrons plus le temps de faire des photos de Mael régulièrement (le blog ne sert qu’a publié des photos dans 99% des cas).

Guillaume Bec, le 2013-12-07 à 13:30

Question difficile. Puisque de toutes façons, nous faisons un choix pour l’enfant et cela fait partie du processus. Mon impression spontanée dans les circonstances actuelles (qui ne seront pas celles du futur) est de ne rien dévoiler si ce n’est par des canaux d’informations opaques ou intimes.

Il y a ensuite une question de volume de ce que l’on partage. C’est déjà le cas avec ma génération et la généralisation de la photographie à bas prix (oui avant le numérique ;) ). Est-ce des souvenirs ou est-ce l’apprentissage de la photographie que l’on a si souvent vu ? Et se souvient on des moments photographiés parce qu’il y en avait peu ? Est-ce que dans une abondance d’images en flux continu, finalement, on ne se souvient plus des images et on se refocalise sur le souvenir ?

Et toutes nos questions, nos chateaux de carte philosophiques sont bien fragiles en face de la réalité du quotidien et de ses petits yeux neufs qui chamboulent le monde. Difficile tout cela :) Improvisation (au sens du jazz) est peut-être le terme juste.

Karl Dubost, le 2013-12-07 à 13:45

Alors, avec ma moitié on en a parlé avant que ma fille naisse et la décision a été toute simple. Elle décidera elle-même de la vie numérique qu’elle voudra avoir. Pas question que par nos choix, on lui ’pourrisse’ sa vie future en publiant quelque chose qu’elle n’aurait pas voulu que l’on publie si elle avait pu donner son avis.

Donc en attendant qu’elle puisse décider de sa vie numérique, on utilise le principe de précaution. C’est à dire qu’on ne publie quasiment rien (il y a quelques entorses à la règle comme la photo que j’ai pu utiliser lors d’une de mes confs). . Aucune photos. A peine quelque petite tranche de vie ou citation parfois, sur twitter, mais c’est tout.

Pour envoyer des photos aux proches éloignés, un dossier dropbox ou des emails.

Et on a fait passer la consigne de notre volonté de ne pas voir de photos publiées. ( Et c’est plutôt pas mal respecté, chanceux nous sommes).

Mrjmad, le 2013-12-14 à 20:52

J’ai envie que mon fils soit libre de choisir son appartenance à des communautés

C’est un vœu pieu. Cette illusion du libre-arbitre est une croyance très répandue, d’un autre côté on ne peut demander à un enfant de porter la responsabilité de choix qu’il n’est pas en mesure de faire.

Ton fils, tout comme toi, sera que tu le veuilles ou non influencé par son entourage, vos comportements, le rôle des parents n’est jamais neutre. C’est d’ailleurs toi qui choisit déjà pour lui tous les jours. Il n’a pas choisi de naître, ni son prénom, ni son nom, son sexe, etc.

C’est d’après l’éducation qu’il aura reçu et la(les) culture(s) dans lesquelles il aura baigné qu’il ira vers "ses" choix.

Frank Taillandier, le 2013-12-15 à 23:41